(Non, une seule personne ne peut pas « tout réparer » sur ton manuscrit. Et c’est tant mieux.)
Il y a une phrase qu’on entend souvent chez les autrices en herbe, murmurée presque comme une confession : “bon, ok, mon livre a un trope un peu classique, mais promis, il y a autre chose derrière.” Comme si le trope était la case à cacher sous le tapis avant que quelqu’un de sérieux ne vienne inspecter la maison.
Un trope, c’est quoi exactement
Un trope, c’est une figure narrative récurrente : une dynamique entre personnages, une structure d’intrigue, un motif émotionnel qui revient d’une histoire à l’autre parce qu’il fonctionne. Ennemies to lovers, found family, second chance, mentor et disciple, quête initiatique, whodunit en huis clos, personnage qui cache un secret qui va tout faire exploser : ce sont des tropes.
Et non, ce n’est pas une invention de la romance pour lectrices en manque de sensations. Le trope existe depuis que quelqu’un raconte des histoires autour d’un feu.
Le voyage du héros qui structure la moitié des blockbusters et une bonne partie de la littérature fantastique ? Un trope. Le duo improbable qui apprend à se faire confiance dans un buddy movie ou un roman policier ? Un trope. La rédemption du personnage qu’on croyait perdu ? Un trope. L’enquêtrice qui reconstitue le puzzle une pièce à la fois pendant que le lectorat essaie de la devancer ? Un trope, et vieux comme Agatha Christie. Le personnage qui découvre une famille de cœur alors que sa famille de sang l’a abandonné, que ce soit dans un space opera, un roman de fantasy ou une comédie romantique ? Toujours un trope.
La littérature dite “blanche”, celle qu’on n’accuse jamais de facilité, en est pleine aussi. Le retour au pays natal qui force à affronter le passé. Le personnage qui perd quelqu’un et doit réapprendre à vivre. La ville qui devient elle-même un personnage. Ce sont des tropes qui portent un autre nom quand ils sont enrobés d’une prose plus austère, mais la mécanique est la même : une promesse narrative que le lectorat reconnaît et vient chercher.
Pourquoi on continue à leur faire ce procès
Il y a une hiérarchie tenace dans le monde du livre, où certains genres sont considérés comme automatiquement plus légitimes que d’autres, et où le mot “trope” est devenu, dans certaines bouches, synonyme de “formule paresseuse”. C’est particulièrement vrai pour la romance, et encore plus quand elle est sapphique : on lui reproche à la fois d’être prévisible et, paradoxalement, d’être “juste pour se faire plaisir”, comme si le plaisir de lecture était une excuse à présenter plutôt qu’une raison suffisante en soi.
Mais soyons honnêtes : on lit d’abord pour ressentir quelque chose. Le plaisir n’est pas le degré zéro de la littérature, c’est souvent la porte d’entrée vers tout le reste. Une lectrice qui sait qu’elle va retrouver un enemies to lovers bien mené n’est pas moins exigeante qu’une autre : elle a des attentes précises, elle sait ce qu’elle vient chercher, et elle repérera immédiatement si tu ne tiens pas ta promesse. Ce n’est donc pas un raccourci, c’est un contrat de lecture, et comme tout contrat, il demande de la rigueur pour être honoré.
“Moi, je ne fais pas de tropes”
Il y a aussi l’autre version de ce “mépris”, plus discrète mais tout aussi tenace, celle qui vient parfois des autrices elles-mêmes : “mon livre n’a pas de trope, c’est de la vraie littérature.” Sous-entendu, les tropes sont pour les autres, pour celles qui écrivent moins bien ou moins sérieusement.
Sauf que c’est faux.
Un roman sans aucun trope n’existe pas. C’est une contradiction dans les termes. À partir du moment où deux personnages développent une relation, il y a une dynamique relationnelle reconnaissable. À partir du moment où quelqu’un change au fil de l’histoire, il y a un arc de transformation, qui est lui-même un trope archi-répandu. À partir du moment où une intrigue avance vers une résolution, il y a une structure, et les structures narratives sont, par définition, des motifs qui reviennent d’une histoire à l’autre.
Ce qui se passe, en réalité, c’est que certaines autrices ne reconnaissent pas leurs propres tropes parce qu’ils sont moins codifiés, moins nommés, moins visibles dans le vocabulaire courant. Le personnage qui refuse de demander de l’aide jusqu’à ce que ça le détruise, c’est un trope. Le duo qui ne se comprend qu’à travers ce qu’ils ne disent pas, c’est un trope. La ville qui broie ses habitants génération après génération, c’est un trope. Ils n’ont juste pas de petit nom en anglais collé dessus sur une pochette Pinterest, alors on les prend pour de la littérature “pure”, débarrassée de toute convention. Elle ne l’est pas. Elle utilise juste des tropes qui ont un pedigree plus ancien ou plus feutré.
Refuser d’appeler un trope par son nom ne le fait pas disparaître. Ça retire juste à l’autrice la possibilité de le travailler consciemment, et ça retire surtout à la lectrice la possibilité de le retrouver, alors que c’est souvent par là qu’un livre est découvert. Ce n’est pas une preuve de supériorité littéraire, c’est simplement un angle mort.
Le vrai travail, ce n’est pas d’éviter les tropes, c’est de les habiter
Personne ne reproche à un peintre de peindre un portrait sous prétexte que des milliers de portraits existent déjà. Ce qui compte, c’est ce que tu fais de la forme : la tension que tu construis avant le premier vrai moment de vulnérabilité entre deux personnages qui se détestaient, la manière dont ta found family se construit scène après scène plutôt que d’être déclarée, le twist qui respecte les indices que tu as semés dans ton huis clos.
Le trope, c’est le squelette. Ta voix, tes personnages, ton univers, c’est tout ce qui vient dessus. Et c’est précisément parce que le squelette est familier que les lectrices peuvent apprécier pleinement ce que tu y ajoutes de personnel.
Aimer un trope, ce n’est pas un aveu de faiblesse
Il n’y a rien de honteux à savoir ce qu’on aime lire, et à aller le chercher activement. Une lectrice qui adore le grumpy sunshine ne “se prive” de rien en évitant les livres qui n’en proposent pas : elle optimise son temps de lecture pour maximiser son plaisir, ce qui est, quand on y réfléchit, une démarche parfaitement rationnelle. À l’inverse, ignorer les tropes par snobisme, c’est parfois passer à côté d’œuvres bien plus fines qu’elles n’en ont l’air, simplement parce qu’on a jugé le point de départ avant d’avoir lu la suite.
Quelques exemples de tropes qui traversent tous les genres :
Côté obstacles et tension
Second chance : une histoire interrompue qu’on rouvre
Compte à rebours : le temps qui presse structure toute l’intrigue
Côté personnages
Le personnage qui se croit incapable d’aimer ou d’être aimé
L’anti-héroïne qu’on ne devrait pas soutenir, mais qu’on soutient quand même
Le mentor qui a lui-même échoué avant de guider les autres
Côté univers et structure
Le huis clos qui transforme un lieu clos en pressure cooker narratif
Le voyage initiatique où le trajet compte autant que la destination
La ville ou le lieu qui devient un personnage à part entière
Ce ne sont pas des étiquettes réductrices. Ce sont des promesses. Et une promesse bien tenue, c’est déjà beaucoup de littérature.
En résumé
Le trope n’a jamais été l’ennemi de la qualité littéraire. C’est une étiquette, et dans l’océan d’informations où on cherche toutes et tous nos prochaines lectures, avoir des labels pour se repérer, ce n’est pas un appauvrissement, c’est une nécessité. Un label t’aide à trouver ce qui va te parler, autant qu’à éviter ce qui ne te correspond pas, et les deux comptent tout autant.
La lecture peut être mille choses différentes selon les jours, les personnes, les envies. Ne méprise pas celleux qui la voient d’abord comme un cadre, réconfortant et familier.
